Par: Louis Favreau

D’abord vous dire qu’avant de lire ce texte, il est préférable d’écouter ma présentation au RDV solidaire du FISIQ dans une vidéo d’une dizaine de minutes qui vous mettra dans l’ambiance. Le présent texte vous permettra d’aller plus loin dans la réflexion qui l’accompagne.

 

Je voudrais d’abord vous citer un dirigeant d’une grande organisation paysanne sénégalaise qui avait dit en entrevue sur place à Serge Godin, longtemps collaborateur assidu de l’UPA DI, les propos qui suivent :

« Avant la fin de mon mandat, je voudrais que nous ayons réalisé des projets structurants comme l’électrification de nos villages d’ici 2025. Il n’y a même pas 25% des villages qui ont l’électricité. Et l’électricité est le prérequis pour l’accès à l’eau potable, la santé, le travail…» disait le président du Cadre de concertation des producteurs d’arachides du Sénégal (Godin, 2019 : 93).

En d’autres termes, l’électrification rurale est un défi majeur des pays du Sud, tout particulièrement en Afrique. La bonne nouvelle c’est que la donne a littéralement changé depuis 10 ans : l’électricité verte (solaire, éolien…) est compétitive et moins chère que les énergies fossiles. Du coup plusieurs organisations paysannes et leurs communautés ne demandent pas mieux que de s’y mettre.

Cela confirme plusieurs séjours au Sénégal (dès 2002 jusqu’à aujourd’hui), j’en suis venu à me dire qu’il fallait accorder une attention particulière à l’accès à l’électricité et à ce qui l’accompagne, l’accès au crédit. Le tout en privilégiant l’économie coopérative, sociale et solidaire (ÉSS) dans le développement économique des territoires. Puis en second lieu, j’ai eu la curiosité de retourner à notre propre histoire socio-économique. Pas celle des élites, pas celle des gouvernements successifs mais celle des classes populaires des débuts du 20 e siècle jusqu’à aujourd’hui : les caisses populaires à la naissance du mouvement Desjardins dans les années 1920-1930, celle des coopératives d’électricité dans les années 1940-1950, celle des châteaux d’eau courant sur plusieurs décennies portés pour beaucoup par des municipalités, celle des caisses d’économie des syndicats dans les années 1960-1970 et finalement celle des fonds de travailleurs à partir des années 1980-1990.

Les châteaux d’eau : de quoi s’agit-il au juste ?

Un château d’eau fonctionne principalement grâce à la gravité. Il stocke l’eau potable en hauteur afin de la distribuer naturellement sous pression aux habitations environnantes, sans avoir besoin de faire tourner des pompes en permanence.

Que se cache-t-il vraiment derrière un château d’eau ?

Le château d’eau n’est pas un simple ouvrage de stockage : c’est un régulateur hydraulique essentiel du réseau de distribution.

  • Maintient une pression d’eau constante dans le réseau
  • Sert de réserve en cas de forte demande ou d’urgence
  • Garantit une distribution fluide, 24h/24
  • Son entretien est essentiel pour garantir la qualité de l’eau potable

Bref c’est plus qu’un simple réservoir, c’est un pilier invisible de sécurité en matière d’accès à une eau potable

  • Au Sénégal, la grande majorité de ces châteaux d’eau fonctionnent au diesel. La transition au solaire est portée par des préfectures (équivalent de nos MRC) en collaboration avec des associations d’usagers.

 

 

Je reviendrai plus loin sur notre propre histoire mais ici il allait de soi de mettre le focus sur ce qui se passe dans les pays du Sud. Surtout en relation avec ce qui a été mis sur la sellette à l’occasion de ce rendez-vous solidaire du FISIQ : un fonds dédié à la transition énergétique nommé Fonds Louis-Favreau lequel est engagé, suite à des discussions récentes entre le FISIQ et le Fonds Solidarité Sud, dans un projet au Sénégal de transition des châteaux d’eau du diesel comme énergie à une énergie renouvelable, le solaire. Projet appelé à devenir un projet majeur en 2026-2027.

Photo: La mission de février dernier du président du FISIQ avec nos partenaires sénégalais devant un château d’eau solarisé

 

Mon premier séjour dans ce pays date de près de 25 ans : l’accès au crédit m’interpelle !

En 2002 nous sommes quelques Québécois et Français venus au pays dans le cadre d’une préparation de la 3e rencontre internationale de l’ÉSS, la première ayant eu lieu en 1997 au Pérou et la seconde au Québec en 2001, le 3e se devait d’être en Afrique en 2005.

Photo: Danièle Demoustier (France), Humberto Ortiz (Pérou), Abdou Salam Fall (Sénégal), Louis Favreau et Lucie Fréchette (Québec) lors de la 3e rencontre internationale de l’économie sociale et solidaire à Dakar en 2005.

 

Toujours est-il que nous sommes donc invités à visiter sur plusieurs jours six villages dans trois régions différentes du pays avec une équipe de Sénégalais dirigée par le sociologue Abdou Salam Fall, principal organisateur de cette 3e rencontre d’ÉSS à venir. Les six villages dans lesquelles les « vedettes » sont des caisses d’épargne et de crédit sont toutes récentes : trois, quatre ou cinq ans. Première constatation : il y a en gestation une finance solidaire sénégalaise.

De fil en aiguille je demande à mon collègue et ami Salam comment se fait-il que des caisses d’épargne et de crédit aussi éloignées les unes des autres et toutes récentes aient commencé à se mettre en réseau. Y a-t-il derrière cette émergence une organisation ? Réponse courte : « Oui me répond-t-il une confrérie religieuse, celle des Mourides ». Déclic pour moi : l’origine des premières caisses Desjardins dans les années 1920 démarrées avec le soutien des paroisses catholiques, le tout en milieu rural, là où des producteurs agricoles n’arrivaient pas à obtenir de prêts des banques pour sortir d’une économie de subsistance. La perspective derrière ça : sortir de cette dépendance par l’épargne. Non pas sur le modèle privé des banques mais sur celui des coopératives.

2011 et 2012 : des visites au Sénégal nous dévoile le besoin essentiel d’un accès à l’électricité

 À cette époque, une première collaboration de l’UPA DI et du Fonds Solidarité Sud nous a conduit à découvrir les fonds rotatifs (des fonds de crédit agricole) d’une organisation paysanne de la région de Thiès à 200 km de la capitale Dakar (une fédération de 5 000 membres dont les 2/3 sont des femmes). Encore là, de fil en aiguille, nous découvrons alors que l’UGPM est aussi dans une démarche de solarisation des 90 villages de leur région. Et que cette solarisation est soutenue par la SIDI, le cousin français du FISIQ, laquelle pratique le prêt à des organisations paysannes, des collectifs de femmes, des mutuelles d’épargne des coopératives agricoles ou forestières…de communautés du Sud depuis des décennies (depuis 40 ans en date d’aujourd’hui).

Prêt sur sept ans de la SIDI à la condition que le tiers de cet investissement proviennent d’eux-mêmes. L’UGPM qui dispose de sa propre caisse d’économie se tourne d’abord vers sa caisse qui ira à son tour vers les femmes dans les villages pour constituer des MUSO, des mutuelles de solidarité pour constituer un fonds d’épargne suffisant pour démarrer cette solarisation. Histoire courte : le tout se déroulera sur 10 ans. Cette coopération, manière FISIQ si l’on peut dire, aura permis d’introduire une énergie renouvelable dans ces 90 villages. Mise en perspective : l’Afrique construit une voie énergétique différente. Dixit Mme Vera Songwe, secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations Unis pour l’Afrique.

Énergies renouvelables : l’Afrique construit une voie énergétique différente

Les énergies renouvelables pourraient représenter jusqu’à 67 % de la production d’électricité en Afrique subsaharienne d’ici 2030. « La bonne nouvelle est que les arguments en faveur des énergies propres en Afrique n’ont jamais été aussi convaincants qu’aujourd’hui, avec une demande d’énergie aussi forte en raison de la croissance démographique, de l’urbanisation croissante, de l’industrialisation et du commerce, et du changement climatique, entre autres facteurs » Source : Nations-Unies, Afrique renouveau (2021).

Sans doute un peu idéaliste mais les avancées des énergies renouvelables en Afrique vont dans la bonne direction nous dit la revue française Alternatives économiques : https://www.alternatives-economiques.fr/les-energies-renouvelables-sont-l-avenir-de-l-afrique

Bref, une fois qu’on a dit que l’électrification des villages, ça change tout à tout point de vue : la vie des familles, la vie des producteurs agricoles, celle des petits entrepreneurs locaux (le petit commerce), celle des services de base en santé et en éducation, il faut nous-mêmes nous y investir dans notre propre solidarité avec des organisations du Sud. Oui mais comment ? Et si nous avions une SIDI à nous !?

2014-2015 un colloque national qui donne naissance à un projet de fonds d’investissement solidaire avec des organisations du Sud

C’est ainsi qu’en 2014, le Fonds Solidarité Sud et la Chaire de recherche en développement des collectivités de l’UQO (CRDC) organisent un colloque dans le cadre du Sommet international Desjardins et de l’Alliance coopérative internationale (ACI) avec 15 organisations dont UPA DI, MCE Conseils, la CESD et 125 participants motivés par le thème « Transition écologique de l’économie, développement des communautés et solidarité internationale ».

2018-2025 : le FISIQ est sur les rails

 Le projet du FISIQ se précise en présence d’un invité spécial Dominique Lesaffre, directeur général de la SIDI, la cousine française du FISIQ. C’est le coup d’envoi du projet du FISIQ, lequel sera mis sur les rails en 2018 et permettra une nouvelle structuration de la solidarité internationale québécoise par l’épargne solidaire. Il dispose aujourd’hui de près d’une vingtaine d’OCI investisseurs et d’une cinquantaine de personnes qui le font par des obligations communautaires. Des fonds propres qui visent pour bientôt deux millions$ lesquels ont eu un effet levier pour des financements institutionnels, de façon notable de la part du gouvernement du Québec par son ministère international, le MRIF, qui dès 2009 y mettra 3 millions$.

 

 

Photo: Avec l’année 2025, le Fonds Solidarité Sud (et avant lui le Groupe d’économie solidaire du Québec) additionne près de 25 ans de solidarité internationale avec le Sénégal dans un projet lié à la construction commune d’une économie coopérative, sociale et solidaire, lequel permettra d’ouvrir un nouvel d’accès au crédit et à l’électricité verte avec et par l’arrivée du FISIQ https://fisiq.org/actualites/ .

 

En 2026 survient la guerre en Iran, laquelle va créer une onde de choc planétaire fondée sur le contrôle du pétrole et de sa libre circulation par le détroit d’Ormuz provoquant ainsi la montée en puissance des coûts de cette énergie fossile, Dès lors développer une stratégie énergétique de moyen/long terme invite très clairement à se tourner vers les énergies renouvelables. Autant dire que le projet FISIQ-FSS arrivait à point nommé !

Coïncidence, effet du hasard, occasion que personne ne pouvait prévoir, le FISIQ par son président qui revient tout juste d’une mission au Sénégal offre au Fonds Solidarité Sud de s’engager ensemble dans un projet de solarisation des châteaux d’eau de ce pays, projet qui risque bien de devenir un projet important dans les années qui viennent. Le projet pour les communautés représente un triple avantage a) une eau potable à coût moindre ; b) un accès au crédit fourni par le Québec ; l’accès à une électricité verte sans compter un prix relativement stabilisé par le fait que cette énergie est locale.

Enfin avantage, et non le moindre, l’électrification des châteaux d’eau par le solaire…peut avoir un effet multiplicateur : un château d’eau disposant d’une énergie solaire qui rend grandement service peut conduire des communautés à une solarisation de leurs activités agricoles…À tout le moins à une certaine sécurité énergétique en contexte géopolitique très instable sinon périodiquement imprévisible (menaces sur les chaînes d’approvisionnement, prix des énergies fossiles vers la hausse…), le tout risquant fort de durer pour des pays du Sud notamment en Afrique de l’Ouest, pays qui subissent de plein fouet cette crise du pétrole dont ils sont fortement dépendants.

Conclusion : de vilain petit canard le Fonds Solidarité Sud devient une force tranquille

 Nous avons pendant un bon moment jouer le rôle du vilain petit canard soit celui qui refuse de s’en tenir aux enjeux de développement social qui oublie ou sous-estime l’importance capitale de l’économie. Nous nous sommes toujours efforcés de voir si d’autres choix n’étaient pas envisageables. C’est ici qu’entre en scène l’accès au crédit et l’’accès à l’électricité. Nous évoluons maintenant comme une force tranquille au sein d’un réseau d’OCI partenaires qui travaillent, par le FISIQ, à mutualiser un certain nombre de leurs projets économiques au Sud. Nos visites au Sénégal et un retour sur notre propre histoire socioéconomique, celle des classes populaires au Québec, auront permis de débloquer dans une partie de la coopération internationale québécoise ce qui séparait le social de l’économique.

Dans un contexte où les besoins de financement pour des projets socio-économiques deviennent de plus en plus déterminants pour de nombreuses organisations paysannes et autres, le FISIQ constitue un signal fort de solidarité et de confiance comme dispositif financier structurant. C’est dans ce cadre général que la dernière assemblée (la 9e en fait) a été marquée par l’annonce officielle de la création du Fonds Louis-Favreau, dédié à la solarisation des châteaux d’eau au Sénégal.

Ce nouveau projet, qui compte une contribution significative du Fonds solidarité Sud – un investissement de 100 000$ à partir de notre fonds de dotation doublé par d’autres fonds du FISIQ -, offre une occasion unique d’accélérer la transition énergétique des infrastructures hydrauliques de très nombreuses communautés sénégalaises en renforçant durablement leur accès à l’eau potable.

Les personnes présentes auront d’ailleurs eu l’occasion d’échanger avec le président de Sen’Finances, une fondation sénégalaise partenaire du FISIQ, Serigne Sohaibou Gueye, lequel aura livré le message qui suit :

« Au-delà des résultats déjà obtenus, nous sommes convaincus que le potentiel de notre partenariat est considérable. Les besoins en financement à impact restent importants en Afrique, et les acteurs de l’économie sociale et solidaire ont plus que jamais besoin d’institutions capables d’allier performance financière, utilité sociale et engagement territorial.

 

 

De quelques références