Syndicaliste chevronné et bâtisseur régional, Janvier Cliche incarne depuis plus de cinquante ans un engagement indéfectible au service des travailleurs et du développement collectif. Vice-président du Fonds Solidarité Sud (FSS) et membre de son conseil d’administration depuis 2020, il est au cœur de la collaboration entre le FSS et le FISIQ par sa participation au comité d’investissement de ce dernier. Derrière ces mandats, une philosophie constante : la non-violence comme boussole de l’action collective, et un parti pris stratégique pour le pouvoir des régions et la concertation multisectorielle.
Janvier Cliche naît le 1er janvier 1950 à Weedon, dans les Cantons-de-l’Est. Sa famille paternelle, originaire de la Beauce, s’est installée en Estrie dans les années 1940. Il appartient à l’illustre lignée des Cliche, dont le juge Robert demeure la figure la plus connue au Québec. Son père, entrepreneur dans l’âme, tient le garage du carrefour principal de Weedon, véritable point de rassemblement de la communauté. « Les nombreux hommages rendus à son décès en 1984 m’ont révélé à quel point il était apprécié », confie Janvier. Sa mère, elle, élève huit enfants tout en s’impliquant au Cercle des fermières, à Centraide et à la chorale paroissiale, sans négliger la vente de produits divers à domicile — activité qui lui confère une certaine autonomie financière et un vaste réseau de contacts.
Cinquième enfant de la fratrie, Janvier se voit diagnostiquer une surdité profonde des deux oreilles à l’âge de trois ans, sans traitement disponible. Il apprend seul la lecture labiale, une stratégie qui montrera ses limites dans les espaces bruyants ou en groupe. À quinze ans, les spécialistes tranchent : aucune correction n’est possible. Il devra composer avec ce handicap toute sa vie.
« J’ai vécu une enfance heureuse, dans un environnement familial, scolaire et social des plus stables. Je jouais beaucoup au hockey — j’avais du talent, trop fort pour ceux de mon âge, pas assez pour les plus vieux », raconte-t-il.
Ses études primaires et secondaires se déroulent principalement à Weedon, sous la gouverne des Frères maristes. Une année au Juvénat Saint-Michel de Compton lui fait rapidement comprendre que la vocation religieuse n’est pas pour lui. C’est à East Angus, pour sa dernière année du secondaire, qu’il fait ses premières armes militantes en devenant président de l’école. Une conférence de Pierre Bourgault, alors président du RIN devenu parti politique en 1966, le marque durablement :
« Bourgault s’est révélé pour moi une figure vraiment inspirante, tant comme orateur que par son engagement pour l’indépendance du Québec. J’étais devenu indépendantiste à seize ans. »
Il poursuit au Cégep de Sherbrooke en littérature française, où il prend la tête du journal étudiant, avant de terminer son collégial au Cégep Marie-Victorin à Montréal.
En 1970, il s’inscrit en littérature française à l’Université de Sherbrooke. Mais les cours de phonétique et de linguistique, exigeant une acuité auditive qu’il n’a pas, conjugués à une crise identitaire, l’amènent à abandonner en deuxième année.
« À vingt et un ans, je vivais en couple, mais je ne savais plus vraiment ce que je voulais devenir. »
La découverte de la pensée non-violente de Lanza del Vasto — à travers son ouvrage Principes et préceptes du retour à l’évidence — devient l’ancre de sa reconstruction. S’ensuivent des années d’exploration spirituelle : Gandhi, le yoga, la méditation, le végétarisme.
La nécessité de gagner sa vie le ramène à des considérations plus pratiques. Presque par hasard, il postule à l’Hôpital d’Youville de Sherbrooke pour un poste de préposé aux bénéficiaires — et l’obtient. Il occupera ce poste de 1973 à 1983. Au contact de personnes vulnérables, il découvre un terrain d’application concret de ses valeurs, tout en prenant ses distances face à certains absolus.
« J’ai réalisé que mon application de la pensée non-violente tenait peut-être trop du fanatisme — davantage centrée sur des manifestations extérieures que sur une façon d’être véritablement cohérente. C’est à ce moment que l’engagement syndical a commencé à se dessiner.»
Un syndicalisme de proposition ancré dans la non-violence
Au congrès du Conseil central de la CSN de l’Estrie en juin 2026 lequel fêtait en même temps le 100e anniversaire de sa fondation. Un panel des événements marquants de cette organisation avec Jean Lacharité qui fut secrétaire général du Conseil Central (CSN) et par la suite vice-président de la CSN, Janvier; qui fut à l’information dès 1980, puis président du Conseil central jusqu’en 2004 et Denis Beaudin qui a succédé à Jean Lacharité à la présidence, aujourd’hui à Fondaction.
Son emploi à l’Hôpital d’Youville l’introduit au mouvement syndical par ses contacts avec des collègues engagés. En 1979, invité à s’impliquer dans le syndicat local, il accepte sans hésiter. Cet engagement le mène rapidement au Conseil central de l’Estrie.
« Les dirigeants de l’époque étaient perçus comme trop conservateurs face aux nouveaux courants du début des années 1980 — le deuxième front de lutte, celui des préoccupations sociales et économiques des travailleurs en matière de conditions de vie, de santé-sécurité, d’inflation et de chômage —. On pensait à un renouveau, à amener du sang neuf à l’exécutif. C’est ainsi que je me suis retrouvé au Conseil central, d’abord comme responsable de l’information en 1980. »

Sa progression est fulgurante. En 1981-1982, les présidents en fonction quittent leurs postes pour des fonctions provinciales. Janvier assume la vice-présidence en 1982, puis la présidence par intérim au début de 1983, avant d’être confirmé au congrès de 1984. Il demeurera à ce poste jusqu’en 2004, réélu massivement à chaque congrès — un record de vingt et un ans. Sous sa présidence, les effectifs grimpent à 15 000 membres répartis dans plus d’une centaine de syndicats, faisant du Conseil central de l’Estrie la plus grande organisation syndicale de la région.
Pour Janvier, la CSN est une véritable école.
« L’apprentissage se fait à grande vitesse : diriger une assemblée générale, préparer des congrès, intervenir auprès des médias, soutenir les syndicats dans leurs négociations. »
Sa formation philosophique autodidacte l’aide à maîtriser de nouvelles compétences sans jamais perdre de vue les enjeux de société qui touchent les membres, non seulement comme travailleurs, mais comme citoyens.
Les années 1980 sont marquées par une inflation galopante et un chômage élevé. Janvier concentre toute son énergie sur la préservation et la création d’emplois, et la défense des accidentés du travail. Parmi les réalisations marquantes de cette période : la fondation du Forum emploi Estrie, la création de la Corporation de développement économique communautaire de Sherbrooke (CDEC), celle de Solidarité populaire Estrie, et les luttes victorieuses pour préserver l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke, l’Hôpital de Magog et le CHUS.
« Durant ma présidence, l’Estrie est devenue la région la plus syndiquée dans le secteur des garderies, contribuant activement à la reconnaissance des Centres( de la petite enfance (CPE) lors du Sommet économique de 1996. »
C’est au contact de Gérald Larose, président de la CSN nationale, qu’il adopte pleinement la notion de syndicalisme de proposition.
« Gérald nous présentait une analyse des grands enjeux québécois liés au monde du travail, mais surtout comme problèmes de société à comprendre et à résoudre. Il nous amenait à investir divers lieux de concertation avec d’autres acteurs de la société civile, des élus municipaux et gouvernementaux, et à œuvrer pour l’avancement de la cause des travailleurs dans une perspective de bien commun. Et ça me rejoignait profondément, dans ma philosophie de la non-violence. Comme Gandhi le disait, le compromis est parfois nécessaire pour en ouvrir un plus satisfaisant. »
Il rappelle enfin que la CSN a toujours été ouverte à un second front de lutte, bien avant la formule de Marcel Pépin en 1968. Ses liens avec les forces progressistes de l’Église l’ont mené au Service d’entraide familiale (né en 1944), ancêtre de Viaction Assurance, dont l’actionnaire est aujourd’hui Fondaction. Sans compter les contributions de syndicats locaux à des initiatives de coopératives d’habitation à Sherbrooke et ailleurs.
Acteur central du développement régional concerté
Dans la continuité de cette vision syndicale, Janvier s’impose comme acteur central du développement régional en Estrie. Intégré au Conseil régional de développement de l’Estrie (CRD Estrie) dès 1984 à titre de représentant du monde syndical, il en prend la présidence en 1991. Son élection tient de l’exception : il est rare qu’un syndicaliste obtienne la confiance conjointe de la société civile et des élus municipaux.
« Le leadership, le pragmatisme, le sens politique aident — mais la conjoncture aussi : j’étais le candidat pouvant le mieux rallier les préfets des MRC et des villes-centres. »
Au CRD Estrie jusqu’en 2004, il supervise des ententes-cadres avec le gouvernement du Québec générant plus de 60 M$ d’investissements. Il préside également l’Association des régions du Québec (1993-1995) et la Société de diversification économique régionale (2000-2003), dotée de 50 M$ : entre 1993 et 1998, ses actions se traduisent par 230 projets réalisés dans 12 régions, avec 60 M$ générés à partir d’une enveloppe de 14,5 M$. En 1999, il signe avec Québec une entente-cadre de deuxième génération — une première au Québec — intégrant un axe inédit de développement social.
La décennie 1990 est une période d’intense mobilisation. Des commissions sectorielles très actives canalisent les aspirations de la région, sensibilisent les acteurs aux choix stratégiques et facilitent leur réalisation grâce au financement du CRD. Impliqué dans de nombreuses causes — le référendum de 1995, la création des centre locaux de développement (CLD), la modernisation de la Domtar à Windsor, les transformations du réseau de la santé —, Janvier occupe alors un espace médiatique important. Il devient pour les acteurs du social et du communautaire le sage que l’on consulte, l’allié sur lequel on s’appuie. Mais il ne perd jamais de vue son identité première.
« Pendant ces années au CRD Estrie, j’y étais comme représentant du monde syndical. Je m’assurais de présenter au congrès du Conseil central un bilan complet de mes engagements régionaux — et j’en revenais toujours avec un appui total. »
De la CDR Estrie à l’économie sociale et solidaire

En 2003, Janvier annonce à son équipe qu’il ne sollicitera pas de renouvellement de mandat au congrès du Conseil central de 2004.
« J’estimais avoir fait le tour du jardin. À 53 ans, je souhaitais passer à autre chose, et relever d’autres défis. La relève était prête avec Jean Lacharité, qui s’était montré intéressé après avoir été mon secrétaire général durant six ans. »
La même année, le gouvernement Charest annonce la dissolution des CRD, remplacés par les Conférences régionales des élus, nouvelles instances centrées sur les élus municipaux, sans obligation d’intégrer des représentants de la société civile.
La transition personnelle est angoissante.
« Comme syndicaliste bien connu, je n’étais pas nécessairement bienvenu chez les employeurs. »
C’est un concours de circonstances qui le met en contact avec le président de la Coopérative de développement régional de l’Estrie (CDR Estrie), à la recherche d’un directeur général.
« Je n’avais pas un profil économique traditionnel, mais je correspondais à leurs attentes sur la réorientation stratégique de l’organisation, qui souhaitait devenir beaucoup plus active dans le développement de nouvelles coopératives en région. »

Après l’adoption d’un plan stratégique et d’un plan de communication, la CDR Estrie crée entre 7 et 8 coopératives par an de 2004 à 2010, grâce notamment à Sandra Molina, conseillère en développement coopératif issue de la maîtrise en coopérative de l’Université de Sherbrooke. Après 2010, le rythme ralentit, la conjoncture économique étant plus favorable à l’emploi. Parallèlement, Janvier entame une participation de seize ans au conseil d’administration de Filaction, fonds d’investissement créé par Fondaction, et il préside le conseil d’administration de Viaction Assurance durant dix-neuf ans. Il prend sa retraite en 2017, à 67 ans, auréolé du Mérite coopératif estrien, après avoir mené la délicate opération de fusion des CDR à l’échelle du Québec — au prix, reconnaît-il, d’un ancrage territorial affaibli par la disparition des conseils d’administration locaux.
Le Fonds Solidarité Sud : la finance solidaire comme horizon
C’est au Sommet international des coopératives de 2012 que quelque chose se cristallise. Janvier y entend une conférence de Louis Favreau aux côtés de Mario Hébert (Fondaction CSN) et d’Ernesto Molina. Leur réflexion sur la manière de réinventer l’économie — en la rendant plus démocratique, plus écologique et plus solidaire — rend encore plus articulée sa vision de l’économie plurielle.
« On ne peut pas faire abstraction de la crise écologique, de la croissance des inégalités, d’une répartition des richesses de plus en plus disparate. Ça m’interpelle, et l’approche du FSS me rejoint parce que ça correspond à ce qu’on fait dans les fonds de travailleurs: pas la charité, pas les pompiers, mais une mise en commun des ressources. »

L’équipe qui a donné le coup d’envoi en Estrie
L’implication au FSS s’amorce progressivement. Ernesto Molina, conjoint de Sandra, déjà membre du CA du FSS et de l’Équipe Estrie, lui propose d’abord de prêter les locaux de la CDR pour des rencontres informelles. Janvier y participe avec un esprit d’ouverture qui l’amène à contribuer au FSS par le Club des 100, puis à s’engager graduellement dans l’équipe estrienne. Il avait été auparavant membre du conseil d’administration du Carrefour de solidarité internationale, pendant près de six ans jusqu’en 2008, ce qui lui permet de rechercher, sans grands succès à ce jour, des complémentarités entre les deux organisations.

L’Université du 3e âge en Estrie en 2019
Dans l’équipe Estrie, il contribue à l’organisation d’actions de visibilité : avec la Corporation de développement communautaire de Sherbrooke en 2017, puis avec l’Université du 3e Âge en 2019, où la participation de Louis Favreau et Lucie Fréchette à une conférence d’ouverture permet d’élargir le noyau de contributeurs. Après le départ d’Ernesto du conseil d’administration du FSS en 2015, il accepte de l’y remplacer et en devient vice-président en 2020.
Janvier ne se définit pas comme un coopérant international de terrain — il n’est jamais allé dans les pays du Sud où le FSS intervient. Mais son expérience à Filaction, combinée à ses réalisations antérieures dans les CRD et le monde coopératif, lui confère une expertise précieuse en développement économique par les entreprises collectives et en financement solidaire. C’est ce qui le désigne tout naturellement pour représenter le FSS au comité d’investissement du Fonds d’investissement solidaire du Québec (FISIQ).
En 2022, Janvier et sa conjointe Priscille tournent la page estrienne pour s’établir à Gatineau. Le rapprochement familial n’est pas le seul moteur de ce déménagement : la région de l’Outaouais, avec ses vastes réseaux de pistes cyclables, exerce aussi son attrait. La transition géographique ne signifie pourtant pas la retraite militante. Sur place, Janvier s’intègre au sein de l’équipe FSS de l’Outaouais et tisse des liens avec le Carrefour jeunesse-emploi (CJE) de l’Outaouais, qui est un grand allié du FSS. Son engagement à l’Université du troisième âge UTA se poursuit également, au comité de programmation de l’antenne locale. Et si la distance physique aurait pu l’isoler de ses réseaux d’antan, les outils de vidéoconférence lui permettent de maintenir vivants ses liens avec ses anciens alliés de l’Estrie.

Rencontre du Fonds Solidarité au CJE de l’Outaouais en novembre 2024
En guise de conclusion
Janvier Cliche formule un souhait simple pour le FSS : qu’il demeure un fonds autonome dont l’actif ne cesse de grandir, capable d’accueillir toujours plus de projets dans une approche de finance solidaire orientée vers la transition sociale et écologique. À ce titre, l’important projet commun du FISIQ et du FSS pour développer une électricité renouvelable dans les châteaux d’eau au Sénégal – des installations solaires remplaçant le diesel – en témoigne largement.
Pour lui, le travail de réflexion et d’analyse, la diffusion d’informations via l’infolettre et les billets de blogue, sont essentiels.
« Le FSS est exemplaire parce qu’il nous permet de cerner clairement les enjeux sociaux, économiques et environnementaux au Nord comme au Sud, tout en nous indiquant les pistes d’action possibles et les bons coups qui nourrissent nos engagements et nos espoirs. »
Une conviction forgée en plus de cinquante ans d’action collective — et toujours aussi vive.

Entrevue réalisée par Clément Mercier de l’équipe de l’Estrie
Référence Sur le projet d’installations solaires au Sénégal, une vidéo sur YouTube de la présentation de Louis Favreau au Rendez-vous solidaire du FISIQ le 10 juin 2026 à l’occasion de la création du Fonds Louis-Favreau pour la transition énergétique